Les fourmis au jardin - Partie 1 : les amies des jardinier·es

Néo BOINON, doctorant en écologie appliquée, nous fait découvrir les fonctions des fourmis dans les écosystèmes.  L'occasion de rappeler que chaque espèce, peu importe sa taille, joue un rôle important dans l'équilibre des écosystèmes...

Leur petite taille les fait souvent passer inaperçues, mais pourtant, les fourmis jouent des rôles écologiques importants dans les écosystèmes (DelToro, I., Ribbons, R. R., & Pelini, S. L. (2012)).

Ces dernières années, la presse scientifique ou grand public parle de plus en plus d’espèces de fourmis invasives venues d’autres régions du monde, qui, une fois arrivées dans nos régions perturbent le fonctionnement de nos écosystèmes et fragilisent la biodiversité. Et pour cause, si les fourmis perturbent autant les écosystèmes c’est précisément parce qu’elles y jouent un rôle important.

C’est dans ce contexte que je vais effectuer une thèse sur la gestion des espèces de fourmis invasives. Le but est d’élaborer une stratégie de gestion basée sur les caractéristiques biologiques des fourmis permettant la prévention, la sensibilisation et le contrôle des fourmis invasives sans utiliser de produits chimiques, pour limiter les risques environnementaux et sanitaires.

Avant de commencer cette thèse, je me permets d’écrire une série de 3 articles sur les fourmis afin vous faire découvrir ces petites bêtes, quel est leur intérêt, les dangers que posent les espèces invasives, et je terminerai par vous parler de l’espèce que je vais étudier, Tapinoma magnum.

Les potagers et les jardins, qu’ils soient domestiques ou partagés, sont de véritables écosystèmes (Robert-Boeuf,C., Mestdagh, L., Poulot, M., & Hinnewinkel, C. (2024).) complexes, où de nombreuses espèces remplissent des fonctions écologiques assurant leur fonctionnement.  Les fourmis y sont omniprésentes et l’on aurait tort de vouloir s’en passer !

Tout d’abord, les fourmis occupent une place très particulière dans les chaînes alimentaires de nos jardins (Wills,B. D., Kim, T. N., Fox, A. F., Gratton, C., & Landis, D. A.(2019).). Elles sont d’abord proies de nombreux animaux  comme les araignées, les staphylins, certains oiseaux ou petits reptiles. Elles permettent à toute un faune des jardins de se nourrir et de remplir leurs propres fonctions écologiques.

©atns.italia.com
©www.rcf.fr

Elle peuvent aussi être de redoutables prédatrices. Par exemple Formica cunicularia est connue pour être une chasseuse agressive, disposant d’une bonne vison. Même les espèces qui ne sont pas ou peu prédatrices, comme Laisus niger, et qui se nourrissent principalement de substances sucrées d’origine végétale (nectar) ou animale (millet de puceron) sont souvent territoriales et agressives avec les intrus.

De ce fait, elles assurent ce que l’on appelle un « contrôle biologique » d’organismes potentiellement nuisibles pour les humains (des insectes phytophages comme certains coléoptères ou certaines chenilles), c’est à dire qu’elles contrôlent les populations et limitent leur impact sur l’écosystème  (Wills,B. D., Kim, T. N., Fox, A. F., Gratton, C., & Landis, D. A.(2019).). Imaginons qu’une population d’insecte dit « ravageur » prolifère dans un jardin et que leur nombre augmente. Aux yeux des fourmis prédatrices, premièrement, ils deviennent une ressource alimentaire abondante. Comme ils sont plus nombreux, il sont plus faciles à chasser. Les chasseuses peuvent ainsi s’orienter préférentiellement vers ces insectes et en consommer plus, ce qui va limiter leur nombre et donc, les dégâts qu’ils peuvent causer. Pour les espèces qui ne chassent pas ou peu, mais qui restent territoriales, si ces mêmes insectes prolifèrent et deviennent un peu envahissants sur leur propre territoire, elles n’hésiteront pas à les attaquer et chasser pour se défendre.

Enfin, ce contrôle biologique peut aussi s’observer lorsque nos insectes ravageurs s’attaquent a des plantes avec lesquelles les fourmis entretiennent une relation privilégiée appelé mutualisme. Le mutualisme est une interaction mutuellement bénéfique entre deux espèces.

Par exemple, une plante peut fournir du nectar sucré aux fourmis « en échange » de leur protection. C’est par exemple le cas entre Vicia fabas (un espèce de fève, de la familles des haricots) qui fournit du nectar sucré à notre petite fourmi noire des jardin Lasius niger, qui la protège dans le but de consommer ce précieux nectar.

Reprenons notre exemple d’insectes envahissants et imaginons qu’ils s’attaquent aux plantes qui fournissent du nectar aux fourmis, celles-ci n’hésiteront pas à les attaquer pour défendre le partenaire végétal (Novais,S., Matías-Ferrer, N., Ruíz-Guerra, B., Pereira, C. C., Negreiros,D., & Aguirre-Jaimes, A. (2025). ).

En fait, les fourmis entretiennent de nombreuses relations de mutualisme avec les plantes, mais aussi avec d’autres animaux. Leur présence se révèle alors bénéfique pour beaucoup plus d’espèces qu’on ne l’imagine ! Par exemple, les fourmis participent à la pollinisation. Même si cela est moins connu que pour les abeilles, le procédé est similaire. Les fourmis visitent les plantes à la recherche de substances sucrées. Lors de leur visite, elles se couvrent de pollen qu’elles transportent ensuite de fleur en fleur. Comme les ouvrières fourmis ne volent pas, leur participation est bien plus limitée que celle des abeilles mais elle mérite d’être notée !

Comme on l’a vu, certaines fourmis protègent les plantes qui leur fournissent du nectar. Mais elles peuvent aussi participer à la dissémination et à la dispersion des graines : on parle de myrmécochorie. En effet, certaines fourmis de nos jardins transportent les graines de certaines plantes et plus précisément celles possédant un élaiosome, c’est-à-dire une partie externe riche en protéines, lipides ou glucides. Le mécanisme est au fond le même que pour la recherche du nectar. Comme les graines présentent un intérêt nutritionnel pour les fourmis, celles-ci les rapportent vers le nid. Une fois la partie nutritive consommée, les fourmis rejettent la graine à proximité du nid. En chemin, il arrive aussi que les ouvrières perdent la cargaison ou l’égarent, mais le résultat est le même pour la plante car, dans tous les cas, les graines sont dispersées (Warren,R. J., & Giladi, I. (2014).) et permettent à de nouvelles plantules de se développer à distance de leur plante mère tandis que les fourmis récupèrent une source de nourriture : c’est donnant-donnant ! Les violettes ou la chélidoine par exemple utilisent la myrmécochorie pour disperser leurs graines, et plusieurs espèces de fourmis participent à cette dispersion comme les fourmis des genres Myrmica , Lasius ou Formica (myrmecofourmis.fr).

Certaines fourmis sont parfois de véritables agricultrices et sont indispensables pour la croissance d’une plante, même si cela n’a jamais été observé dans nos jardins en France, cette anecdote mérite d’être citée car ces fourmis plantent les graines e ts’occupent de leur développement pour qu’une fois arrivée à maturité, la plante leur « offre » son nectar.

Les fourmis sont aussi des espèce dites « ingénieures » c’est a dire qu’elles modifient le fonctionnement de l’écosystème par leur action. En effet, elles ont un rôle direct dans des mécanismes biogéochimiques du sol et, avec lui, les cycles de la matière. Cela n’est pas anodin car ces modifications des caractéristiques du sol améliorent sa qualité et participent grandement a sa fertilité.

Quasiment toutes les espèces de fourmis de nos jardins améliorent l’aération du sol via la création et l’entretien de galeries, ce qui permet son oxygénation et assure la prospérité de nombreuses espèces de bactéries essentielles aux cycles de lamatière.

Les fourmis participent aussi à la fertilité des sols. Qu’il s’agisse d’espèces de chasseuses comme Myrmica rubra ou des espèces d’avantage portées sur la consommation de matière végétale comme chez notre Lasius niger (encore elle !), chacune  transporte et  stocke  de la matière organique comme des graines, des feuilles, des brindilles, des restes d’animaux e tl’établissement de cimetières où elles entreposent leurs congénères décédées pour éviter la propagation de maladies (https://www.snf.ch/fr et https://enviroliteracy.org). Ces comportements entraînent une accumulation de matière organique autour de leur colonie augmentant la quantité de certains composants comme l’azote ou le carbone, et limitent le pH du sol, empêchant son acidification (DelToro, I., Ribbons, R. R., & Pelini, S. L. (2012)).

Schéma de la chaîne de décomposition en écologie fonctionnelle

Enfin, de nombreuses espèces de fourmis jouent un rôle direct dans la chaîne de la décomposition (https://fourmis.org) comme... Lasius niger ! Décidément… (Il faut dire que c’est la fourmi la plus présente en Europe, on la trouve aussi bien en ville qu’à la campagne). En plus de déplacer de la matière organique, les fourmis la découpent et participent à la « fragmentation », c’est-à-dire qu’elles réduisent la taille des composés organiques qu’elles manipulent. Une fois en plus petits bouts, d’autres animaux puis des bactéries, peuvent prendre le relais et achever la décomposition pour recréer de la matière minérale utilisable par les plantes. Cette action de décomposition influence indirectement la fertilité des sols.

Mais malgré tous les services rendus, certaines fourmis peuvent aussi devenir un véritable problème. En effet, certaines peuvent causer des dégâts à la végétation, par exemple lorsqu’elles élèvent beaucoup de pucerons sur les plantes.

C’est un exemple de mutualisme que nous n’apprécions pas vraiment. Des fourmis (comme Lasius niger, oui... On a compris...) élèvent et protègent les pucerons des prédateurs afin de pouvoir récupérer le miellat qu’elles produisent (ni plus ni moins que les excréments des pucerons), riche en glucides. Le problème, c’est que pour produire cette substance, les pucerons sucent la sève des plantes, ce qui peut perturber leur croissance, voir entraîner la mort de celles-ci.

D’autres fourmis peuvent aussi devenir envahissantes et impacter les activités humaines et les écosystèmes. On parle alors de fourmis « invasives » . C’est le cas de certaines espèces exotiques importées accidentellement via les échanges commerciaux comme les fourmis d’argentine ou la fourmi de feu (qui est récemment arrivée en Sicile) . Ces espèces qui colonisent de nouveaux environnements dans lesquels elles arrivent, perturbent le fonctionnement des écosystèmes et menacent la biodiversité locale, mais tout ça, nous en parlerons dans notre prochain article.


Source :

DelToro, I., Ribbons, R. R., & Pelini, S. L. (2012). The littlethings that run the world revisited: a review of ant-mediatedecosystem services and disservices (Hymenoptera:Formicidae). MyrmecologicalNews17(0),133-146.

Robert-Boeuf,C., Mestdagh, L., Poulot, M., & Hinnewinkel, C. (2024). Lesjardins dans la fabrique des territoires: pratiques etreprésentations du socio-écosystème jardin. Développementdurable et territoires. Économie, géographie, politique, droit,sociologie15(1).

Wills,B. D., Kim, T. N., Fox, A. F., Gratton, C., & Landis, D. A.(2019). Reducing native ant abundance decreases predation rates inmidwestern grasslands. EnvironmentalEntomology48(6),1360-1368.

Novais,S., Matías-Ferrer, N., Ruíz-Guerra, B., Pereira, C. C., Negreiros,D., & Aguirre-Jaimes, A. (2025). Ants and extrafloralnectary-bearing plants: A dataset of interactions andoutcomes. Ecology106(9),e70186.

Warren,R. J., & Giladi, I. (2014). Ant-mediated seed dispersal: a fewant species (Hymenoptera: Formicidae) benefit manyplants. MyrmecologicalNews20,129-140.

https://www.myrmecofourmis.fr/Fourmis et plantes

https://www.snf.ch/frAu cimetière des fourmis

https://enviroliteracy.orgDoants bury their dead?

https://fourmis.org/Tout savoir sur les fourmis en france et leur impact surl’environnement

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