Les fourmis au jardin - Partie 2 : ennemies des jardinier·es ?

Néo BOINON, doctorant en écologie appliquée, nous fait découvrir les fourmis invasives et leurs impacts sur les écosystèmes. Il nous amène à comprendre comment une petite fourmi peut dérégler son écosystème ! L'occasion de rappeler que chaque espèce, peu importe sa taille, joue un rôle important dans l'équilibre des écosystèmes...

Ces dernières années, la presse scientifique ou grand public parle de plus en plus des fourmis, plus précisément des fourmis invasives venues d’autre région du monde, qui, une fois arrivées dans nos régions perturbent le fonctionnement de nos écosystèmes et fragilisent la biodiversité.

C’est dans ce contexte que j’effectue une thèse sur la gestion des espèces de fourmis invasives. Le but ? Élaborer une stratégie de gestion basée sur les caractéristiques biologiques des fourmis permettant la prévention, la sensibilisation et le contrôle des fourmis invasives en limitant les produits chimiques pour préserver environnement et santé humaine.

Aujourd’hui, dans ce deuxième article, nous allons aborder le sujet des fourmis invasives en lui-même, qui sont-elles, quelles sont leurs caractéristiques, quels sont leurs impacts sur les écosystèmes et donc... sur nos jardins.

Comme nous l’avons expliqué dans l’article précédent (que je vous conseille bien évidemment !), les fourmis assurent des fonctions écologiques importantes : dispersion de graine, contrôle d’espèces ravageuses, amélioration de la fertilité du sol… Autant de fonctions écologiques que je vous invite à découvrir dans ce schéma (très) indigeste des rôles écologiques des fourmis dans les écosystèmes.

Comme les fourmis sont présentes partout autour du globe1, qu’elles sont très nombreuses et de petite taille, elles sont particulièrement faciles à transporter. Aujourd’hui la mondialisation3 crée des flux mondiaux très importants entre les différentes régions du monde5 transportant nombre d’espèces hors de leurs aires de répartition naturelles. On dit que la mondialisation supprime les barrières géographiques4. Et lorsque les populations introduites deviennent problématiques, elles causent ce que l’on appelle une invasion biologique1. Ainsi, les fourmis figurent parmi les espèces exotiques les plus répandues, et en 2023, on estime que près de 520 espèces ont été transportées hors de leurs aires de peuplement initiales en raison des flux mondiaux, dont près de 309 (~60%) se sont acclimatées aux écosystèmes d’arrivé et qu’au moins 17 espèces sont devenues très invasives dans différentes régions du monde6.

Le terme « fourmi invasive » désigne en fait des fourmis « exotiques envahissantes ». La distinction est importante car une espèce exotique n’est pas nécessairement envahissante. Par exemple, l’espèce Messor barbarus est une espèce considérée comme exotique mais dont aucune expansion n’a été documentée. A l’inverse, une espèce autochtone peut devenir envahissante dans certaines conditions comme Lasius niger. Pour la suite, j’utiliserai le terme « invasive » pour plus de simplicité.

Aujourd’hui en Europe, parmi les 17 espèces invasives les plus largement répandues, on trouve la fourmi d’argentine (Linepithema humile), la fourmi de feu (Solenpsis invicta), la fourmi électrique (Wasmania auropunctata), la fourmi pharaon (Monomorium pharaonis), la fourmi noire invasive (Lasius neglectus)ou la fameuse Tapinoma magnum récemment nommée « fourmi noire odorante »8,9.

Les espèces de fourmis invasives figurent parmi les espèces invasives les plus destructrices du monde9. Elles sont connues pour altérer le fonctionnement des écosystèmes et impacter les activités humaines. Ainsi, elles peuvent être responsables de la destruction d’un jardin. Pourtant, un certain nombre de fourmis invasives remplissent très bien certaines fonctions écologiques, elles aèrent les sols, favorisent la décomposition de la matière organique et contrôlent naturellement certains parasites, tout comme le font les espèces autochtones8. Mais alors, quel est le problème pour nos jardins ? En fait, comme les autres écosystèmes, nos jardins reposent sur des équilibres fonctionnels locaux, c’est-à-dire que les différentes espèces assurent chacune des actions qui s’équilibrent, Mais, par leurs caractéristiques, les fourmis invasives entraînent une rupture d’équilibre8. Tout repose sur deux facteurs.

Le premier facteur vient du fait que ces fourmis invasives sont souvent très généralistes. C’est à dire qu’elles présentent des caractéristiques leur permettant d’exploiter de nombreuses niches écologiques même si elles sont perturbées par les activités anthropiques10. Par niche écologique, on désigne les conditions favorables à l’installation et au développement d’une espèce. Plus une espèce est généraliste, plus la gamme de conditions favorables à sa présence est large et donc plus l’espèce a de la facilité à s’implanter dans des espaces inhospitaliers17, mais aussi dans des endroits très agréables comme un jardin. Par exemple, la plupart des espèces de fourmis invasives sont omnivores et disposent d’un régime alimentaire large11, à l’image de Tapinoma magnum qui se nourrit aussi bien d’insectes, que de nectar de plante, de fruits, de miellat de puceron etc… Cela lui permet de se nourrir dans tout type d’environnement.

Le deuxième facteur qui rend les fourmis invasives déséquilibrantes pour les écosystèmes est leur nombre. Beaucoup d’espèces invasives forment ce que l’on appelle des supercolonies12, composées d’une multitude de nids qui « coopèrent » entre eux12. Cette organisation sociale présente de nombreux avantages pour l’occupation du territoire et la gestion des ressources, notamment alimentaires12. Ces supercolonies présentent un fonctionnement adaptatif, c’est-à-dire que certains nids peuvent être déplacés lorsque les conditions de vie deviennent défavorables13, tandis que la répartition des individus et des flux de nourriture s’ajustent continuellement aux besoins locaux de la colonie12. Et si les fourmis invasives n’ont pas le monopole de la supercolonie (certaines espèces locales pouvant former des supercolonies comme les fourmis des bois), c’est bien cette combinaison entre généralisme et supercolonie qui déséquilibre d’abord les écosystèmes, notamment les jardins.

Enfait les fourmis invasives excluent les autres fourmis par la compétition14 et la monopolisation de l’espace. Comme elles sont généralistes, elles réussissent à s’implanter. Et comme elles s’implantent bien, elles forment leur super colonie. Et ces super colonies monopolisent l’espace et les ressources, ce qui fait qu’elles s’étendent d’autant plus, et le cyclecontinue.

S’ensuit alors des effets en cascades. Les fourmis invasives perturbent les chaînes alimentaires.  Par leur nombre, elles monopolisent les ressources alimentaires d’autres animaux et ce faisant, entraînent leur disparition. Elles peuvent aussi chasser les autres espèces (fourmis, autres insectes, reptiles, amphibiens ou petits mammifères14). C’est exactement ce qu’il se passe avec la fourmi noir invasive Lasius neglectus, qui chasse les autres espèces, exclut les autres fourmis, et impacte fortement la chaîne alimentaire15.

Les fourmis invasives perturbent également les relations de mutualisme de l’environnement, qui permettent à de nombreuses espèces de plantes de se développer. Par exemple, dans les régions méditerranéennes, la fourmi d’Argentine16 limite la dispersion des graines (myrmécochorie) par la faune locale, car elle forme d’immenses supercolonies qui les excluent. Les plantes perdent alors un important soutien dans leur multiplication… La fourmi d’Argentine étant trop petite pour transporter les graines, la biodiversité végétale du pourtour méditerranéen français s’amenuise.

Certaines plantes peuvent trouver leur compte dans les invasions en fournissant du nectar aux fourmis invasives pour une protection maximale14. Quant aux relations de mutualisme entretenues avec d’autres insectes, il semble que les fourmis invasives les perturbent moins14. Par exemple, des pucerons seront formidablement bien protégés au sein d’une supercolonie qui les élève pour leur miellat. Mais dans ce cas, c’est la végétation et les autres espèces des chaînes alimentaires qui seront impactées.

Le problème principal est que les fourmis invasives perturbent plus de mutualismes qu’elles n’en forment. La fourmi de feu, Solenopsis invicta, semble par exemple être l’espèce la plus susceptible d’être perturbatrice. De ce fait, les fourmis invasives, par leur nombre, déstabilisent plus de fonctions écologiques qu’elles n’en remplissent, ce qui entraîne souvent une diminution significative de la biodiversité.

Mais ATTENTION : Les fourmis invasives ne sont pas « méchantes ». Le problème initial est bien leur introduction forcée par deshumains. Elles ne cherchent qu’à survivre et n’ont pas demandé à être là. D’ailleurs, certaines espèces locales peuvent très bien survivre à une invasion pour peu qu’elles soient bien implantées, disposent d’un bon contrôle de leur territoire et de ressources alimentaires sécurisées. C’est par exemple le cas de Lasius niger  qui est capable de se défendre si elle dispose d’une position avantageuse dans l’environnement, et d’élevages de pucerons sécurisés.

Alors que dire finalement ? Oui les fourmis invasives causent de gros dégâts. Oui, elles perturbent les écosystèmes et représentent un danger certain pour nos jardins. Mais, même s’il est nécessaire de rester vigilant·e·s lorsqu’elles sont présentes, et qu’il reste important de lutter contre une invasion, il faut d’abord et avant tout faire de la prévention et agir à une large échelle pour limiter les introductions.

En attendant, certaines espèces continuent à être introduites à travers le monde. Parmi ces espèces, une est particulièrement remarquable en France, et notamment à Lyon : Tapinoma magnum, aussi appelée « fourmi noire odorante ». C’est une espèce qui cause un certain nombre de désagréments, et le prochain article lui sera consacré. Ce sera l’occasion pour nous d’étudier un exemple de fourmi invasive plus précisément.

Références :

  1. Thévenot, J. (2013) Synthèse et réflexions sur des définitions relatives aux invasions biologiques : Préambule aux actions de la stratégie nationale sur les EEE ayant un impact négatif sur la biodiversité.
  1. American Museum of Natural History - https://www.amnh.org
  1. Introduction of International Relations : Globalization Definitions : Unraveling Complexities 2023, BANotes.org https://banotes.org/international-relations/globalization-definitions-unraveling-complexities
  1. Bujan, J., Charavel, E., Bates, O. K., Gippet, J. M., Darras, H., Lebas, C., & Bertelsmeier, C. (2021) Increased acclimation ability accompanies a thermal niche shift of a recent invasion. Journal of Animal Ecology. https://doi-org.docelec.univ-lyon1.fr/10.1111/1365-2656.13381
  1. Alkharafi, N., & Alsabah, M. (2025). Globalization: An overview of its main characteristics and types, and an exploration of its impacts on individuals, firms, and nations. https://doi.org/10.3390/economies13040091
  1. Wong, M. K., Economo, E. P., & Guénard, B. (2023). The global spread and invasion capacities of alien ants. Current Biology33(3), 566-571.
  1. Gippet, J.M.W., Mondy, N., Diallo-Dudek, J. et al. (2017). I’m not like everybody else: urbanization factorsshaping spatial distribution of native and invasive ants are species-specific. Urban Ecosyst https://doi-org.docelec.univ-lyon1.fr/10.1007/s11252-016-0576-7
  1. https://fourmis.org/guide-2025-tout-savoir-sur-les-fourmis-en-france-et-leur-impact-sur-lenvironnement
  1. Angulo, E., Hoffmann, B. D., Ballesteros-Mejia, L., Taheri, A., Balzani, P., Bang, A., ... & Courchamp, F. (2022). Economic costs of invasive alien ants worldwide
  1. Philpott, S. M., Perfecto, I., Armbrecht, I., & Parr, C. L. (2010). Ant diversity and function in disturbed and changing habitats. Ant ecology1, 137-156.
  1. Holway, D. A., Lach, L., Suarez, A. V., Tsutsui, N. D., & Case, T. J. (2002). The causes and consequences of ant invasions.
  1. Klotz, J. H. (2008). Urban ants of North America and Europe: identification, biology, and management.
  1. Markin, G. P. (1968). Nest relationship of the Argentine ant, Iridomyrmex humilis (Hymenoptera: Formicidae). Journal of the Kansas Entomological Society.
  1. Siddiqui, J. A., Bamisile, B. S., Khan, M. M., Islam, W., Hafeez, M., Bodlah, I., & Xu, Y. (2021). Impact of invasive ant species on native fauna across similar habitats under global environmental changes.
  1. Nagy, C., Tartally, A., Vilisics, F., Merkl, O., Szita, E., Szél, G., ... & Marko, V. (2009). Effects of the invasive garden ant, Lasius neglectus Van Loon, Boomsma & Andrásfalvy, 1990 (Hymenoptera: Formicidae), on arthropod assemblages: pattern analyses in the type supercolony.
  1. Devenish, A. J., Gomez, C., Bridle, J. R., Newton, R. J., & Sumner, S. (2019). Invasive ants take and squander native seeds: implications for native plant communities. 

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